Ma déclaration à la crème de marrons

De tous les aliments, en tout cas parmi ceux que j’ai la chance de connaître, il en est un auquel je resterai fidèle pour toujours et à jamais : la crème de marrons

Enfants, ma soeur et moi étions invitées par nos parents de façon hebdomadaire dans un grand restaurant du nom de Cafétéria Casino. 

C’était un rituel implacable qui nous comblait de joie rien qu’à l’idée. 

Je n’ai aucun souvenir du moyen de transport utilisé pour atteindre ce lieu de haute gastronomie, ni mémoire du jour de la semaine privilégié pour l’exécution de ce cérémonial. En revanche, j’ai de très nettes images de la queue qu’il fallait faire avant de parvenir aux rails d’acier sur lesquels nous ferions glisser nos plateaux en plastique à fibres. 

Les immenses plantes vertes nous empêchaient de distinguer le plat du jour jusqu’au dernier moment. Quel délicieux suspens, quelle atroce torture !

Arrivé dans l’ultime virage, on trouvait des animations : sélection du verre, farfouillage dans les corbeilles en osier pour dénicher l’unique couteau propre, tripotage de tous les petits pains avant de décréter que celui-là avait la forme parfaite. Les quelques rares fois où il n’y avait personne, nous courrions jusqu’au vitrines subtilement éclairées au néon et là, wow ! Que de choix ! 

Ca n’était pas comme à la maison où le repas avait été déterminé sans même notre avis, non, ici tout était possible !

Et la première grande décision à prendre concernait le dessert. Des salades de fruits au sirop avec leurs grains de raisin surgelé, des millefeuilles d’une sécheresse pire que la pire des galettes de pain azyme, des mousses au chocolat dont on ne sentait que le sucre… et au milieu de cette farandole insipide, LA coupe de crème de marrons de 800 grammes surmontée de chantilly en bombe.

Mon graal, ma récompense, ma victoire !

Jamais je ne manquais d’en saisir une et de la poser, triomphante, sur mon destrier beige. Venait ensuite la pénible tâche de choisir le plat, que j’avais pré-réglée en décidant qu’il s’agirait toujours d’un steak haché-frites. En poussant mon plateau contre le précédent et le précédent, veillant à ce qu’ils ne se séparent point, il m’était impossible de ne pas attaquer la mousse blanche qui ornait mon bien. 

J’avais l’impression que le service s’éternisait et, quand nous arrivions à la caisse, ma soeur et moi laissions les parents gérer les bas aspects pécuniers pour réserver la meilleure table de la salle.

Lorsque les adultes s’asseyaient enfin, les fourchettes commençaient à cliqueter. Toutes… sauf la mienne !

Moi, je débutais immanquablement par le dessert. Méthodiquement, sans jamais mélanger les deux couleurs, sans jamais que le manche de ma grande cuillère ne se salisse, je dégustais.

Je savais bien que le steak-frites serait tiède, encore que, digne de sa réputation de grand restaurant, la cafétéria Casino nous prêtait volontiers des cloches avec un trou pour le doigt sur le dessus et destiné à garder les plats au chaud.

Pendant longtemps, j’ai cru que cette ouverture était spécifiquement usinée pour permettre l’accès à l’index et s’assurer ainsi de la température des mets.

Alors que ma semelle de chaussure refroidissait à vue de doigt, je finissais ma coupe en raclant la moindre rainure. 

C’est de cette façon que j’ai appris que la gourmandise a un vilain défaut : faire que l’on se jette sur ce que l’on préfère sans penser une seconde que le dernier goût qu’il nous restera en bouche sera celui du plat qu’on apprécie le moins…

A l’issue du déjeuner, nous débarrassions la table (sans doute parce que les serveurs faisaient déjà la sieste, sur des lits de camp comme à l’école et avec leur doudou, de vieux torchons recyclés). 

Puis nous quittions ce lieu avec regret et anxiété à l’idée d’attendre sept longs jours avant de revenir.

Depuis cette époque, mes goûts en matière de cantine ont quelque peu évolué, le micro-ondes a fait son apparition pour réchauffer les semelles tièdes et la tomate ne mérite plus l’appellation de fruit tant on a l’impression de manger du papier. 

Une seule chose demeure : la texture farineuse de la crème de marrons lorsque j’en porte une cuillère à ma bouche, le temps qu’il faut pour la décoller tout à fait du métal, le plaisir qu’elle me procure en charlotte, dans un yaourt ou juste sortie de la conserve dont Clément Faugier n’a jamais changé l’étiquette.

Ni plus ni moins de sucre, ni plus ni moins de vanille, ni plus ni moins les mêmes saveurs que ces jours des années 80. 

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